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5 février 2011 6 05 /02 /février /2011 08:36

 

Maîtrise ou lâcher prise

 

Il y a deux manières d'aborder le dessin, soit comme une chose que l'on souhaite contrôler, soit comme une chose qui nous submerge et parfois nous contrôle. Un peu comme un jardinier peut souhaiter contrôler la nature ou au contraire la laisser pousser le plus librement possible (je pense au travail de Gilles Clément).

Implicitement, cela engage deux postures face aux choses, deux visions du monde. Maîtrise ou lâcher prise? Pour expliciter ces deux voies on peut se baser sur deux conceptions opposées (tant pis si cela a quelque chose d'un peu caricatural mais comporte également une part de vérité). La première plus occidentale et la seconde plus orientale.

D'une part un travail avec le temps, basé sur un projet, où les moyens doivent se plier à une fin pré-établie par son auteur. Peinture, architecture, art classique ou conceptuel, lieux où la pensée est maîtresse, fait des plans, met au carreau, contrôle la matière pour la faire parler, lui faire dire.

D'autre part, un travail de l'instant, de l'absence de projet ou d'idée préconçue du résultat, où la fin justifie tous les moyens, où l'idée de l'auteur s'efface, où l'auteur c'est aussi le dessin lui-même, la qualité de la respiration (là je pense forcément à la calligraphie Japonaise ou à la peinture Chinoise). La pensée étant mise en veille,pour laisser parler la matière, pour écouter ce que peuvent dire aléas, accidents.

Ces deux pôles ne sont pas complètement incompatibles même s'ils sont opposés, et on voit des artistes comme Picasso, qui partant de l'un se dirige vers l'autre. Ou d'autres qui glissent l'accident dans un ensemble maîtrisé (chez Toppi ou Breccia par exemple).

On peut donc avoir un projet global mais pas d'image pré-établie du résultat. Faire des choix dans ce qui arrive sur le papier, comme un mage interpréterait dans des viscères. Donner sa chance à l'imprévu, ce qui n'est pas possible dans une approche maîtrisée et contrôlée. Projet et accident, contrôle et lâcher prise peuvent aussi être complémentaire. L'accident qui sert le projet n'est plus un accident.

Le moment de grâce est celui où tout concoure à servir une intention, jusqu'à la dépasser, l'ouvrir et la renforcer. Ce qui peut être un frein c'est la peur de rater. Les uns, face à cette inquiétude, répondent par la volonté de contrôle (éviter les surprises), les autres par l'acceptation de l'erreur au sein de leur travail (cultiver les surprises). Ecart que l'on retrouve en musique entre partisan de la partition et du solfège et partisan de l'improvisation. 

Ces deux attitudes disent quelque chose de l'âme humaine, comme deux versants d'une même montagne, à chacun de trouver la voie qui lui convient le mieux.

De toutes façons, quels que soient les choix opérés, dans tous les cas se cache derrière chaque dessin le dessinateur lui-même, avec ce qu'il porte de violence, de délicatesse, de cynisme ou d'optimisme. On ne peut échapper à ce qu'on est, le dessin dessine une vision du monde, une pensée au-delà des mots. Et l'image parle d'elle-même, parfois à notre insu. Bref, on ne pourra jamais tout contrôler.

 

NB : On observe ces deux pôles dans la tendance en bande dessinée au dessin brut ou à l'esthétique du croquis, de l'inachevé (Sfar ayant ouvert une voie déjà amorcée auparavant par Reiser). A l'opposé, le travail impressionnant de maîtrise de Chris Ware où rien n'échappe à son contrôle (typographie, logos détournées, mise en page, couleur...), où le moindre détail est pensé.

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Published by Thibault Balahy - dans dessin
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