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8 décembre 2011 4 08 /12 /décembre /2011 15:51

 

Le dessinateur est acteur

 

 

Je viens de voir un entretien avec Edmond Baudoin dans lequel il dit : si je dessine un cheval, je dois devenir le cheval. Rien ne me semble plus vrai.

 

Comme un acteur, on est amené à endosser toutes sortes de rôles lorsque l’on dessine. En tous cas, si l’on veut dessiner de façon honnête et vivante, il me semble qu’on y est poussé. Je sais que je fonctionne ainsi et cela ne m’étonnerait pas que d’autres en fasse de même, tout comme Baudoin.

 

Si je dessine un monstre, je cherche en moi le monstre. Si je dessine un arbre, j’essaie de penser comme un arbre. Si je dessine un enfant, je suis l’enfant. Je suis ce qui apparaît sur la feuille. Pourquoi ? Pour donner un accent de vérité aux formes. Je me surprend parfois à grimacer en dessinant, ce qui se passe sur le papier transparaît sur mon visage : excitation, frémissement, fragilité, sourire...

 

Notre regard ne peut pas être neutre, vide comme celui d’une caméra de surveillance. Il faut avoir de l’empathie pour ce qu’on dessine, « se mettre à la place de ». Dessiner est une façon d’incarner une présence, quelle qu'elle soit. Et de projeter à l’extérieur ce qu’il y a à l’intérieur. Dessiner = jouer, interpréter. La comparaison avec le théâtre ne s’arrête pas là. On pourrait parler de gestuelle, de façon d’occuper un espace, de cris ou de chuchotements. Même si ce n’est pas toujours visible dans le résultat final, tout le corps participe à cette tache. La page devient comme un miroir dans lequel on fait des grimaces.

 

Le dessin est un résidu d’un moment de dessin, d’une émotion. Il faut donc apprendre à jongler avec ces émotions et à les accepter dans leur diversité, san établir de hiérarchie. Tristesse ou gaieté, révolte ou paix. Un bon dessinateur prendra autant de plaisir à dessiner un cadavre qu’un nouveau-né, il n’y a là rien de bien ou de mal. Et le dessin se parfait dans le temps pour des raisons techniques (jusqu’à une certaine maîtrise des moyens) mais aussi par les expériences multiples qu’on a vécu. La vie amène profondeur et humanité à ce qui pourrait n’être que formel.

 

 

Ce qui pourrait paraître comme une posture pseudo-mystique de fusion avec les choses renvoie de toutes façons à une réalité, il faut se glisser dans la peau des choses. Au sens du comédien comme je l’ai dit mais aussi au sens littéral. 

Pour comprendre une forme extérieure, il faut en passer par la structure interne. Ce n’est pas pour rien que l’enseignement classique passait par de longues études de squelette ou que les artistes de la renaissance se sont intérêssés aux écorchés.

Pour dessiner une tête, il faut avoir à l’esprit le crâne présent sous la peau qui donne sa forme au visage. Un architecte aurait le même type discours pour parler d’un bâtiment. Sans quoi cela donne des erreurs de dessin sur un aspect externe déconnecté de ces réalités internes. Têtes ou chevelures trop plates, disproportions du  visage (problème fréquent dans les portraits de profil).

Celui qui montre le mieux cette connexion du corps à son squelette est sans doute Egon Schiele à travers ses nombreux nus chétifs et désarticulés. Il arrive à voir sous la peau et nous montre deux états simultanés, superposés : le mort et le vivant (« tout est mort vivant », comme il aimait le dire). C’est une bonne leçon de dessin : apprendre à voir sous la surface.

 

Dessiner c’est montrer les facettes du monde dans toute sa diversité. C’est devenir papillon, montagne, eau, feu tout en restant soi-même. C’est un jeu où tout devient possible. Le jeu d’un dessinateur (comme celui d’un comédien) est sa façon de dire le monde. Et même si on emprunte le style de la neutralité (comme par exemple chez Chris ware où tout semble être mis sur le même plan : objets, êtres, architectures, signes typographiés) cette posture n’est pas neutre. C’est un projet esthétique qui traduit une vision particulière du monde en un ensemble cohérent.

 

Qu'en est-il de dessiner quelqu'un de réel, face à soi? On peut noter que certains dessinateurs excellent dans le dessin des décors, des objets, des paysages mais ont du mal avec les visages. Peut-être est-ce que l’humain les intéresse moins. C’est une possibilité. Tout dépend de ce que l’on veut faire de son dessin, il y a des dessins. Dessin technique, dessin humoristique, dessin scientifique… Tout dépend de ce que l’on cherche à exprimer.

Que se passe-t-il pour ceux qui veulent se frotter au portrait ? Comment faire un portrait vivant et non pas une tête-nature morte ? Car on peut convoquer le monde entier sur sa feuille dans la solitude de l’atelier. Mais que se passe-t-il dans le face-à-face avec un modèle ?

Il y a de l’émotion qui peut passer, voire de l’intimidation (dans un sens ou dans l’autre), peut importe. Il faut faire avec cette sensation première qui peut nous guider inconsciemment. Essayons de comprendre ce qui est en face de nous. Un visage est une habitation, il raconte une histoire (c’est encore plus lisible sur les personnes agées). Un visage n’est pas un objet comme les autres, il masque une présence, un être. Comment capter ce genre de papillon ? C’est la difficulté du portrait.

La ressemblance purement formelle n’est pas le seul moyen de dire l’autre (je pense à des portraits faussement maladroits de Dubuffet qui par leur côté brut même saisissent la réalité d’une personne, comme par raccourci). La déformation peut aider aussi (voir les portraits ou autoportraits étonnants de Bacon). Là encore, être capable de se mettre à la place de, rentrer dans un personnage, voir sous la surface… tout ça peut aider à saisir l’ apparence « vivante » d’un visage et d’un regard. Le « ça pourrait être moi » ou « je peux être lui », (qu’il s’agisse d’un homme, d’une femme, d’un enfant). Quand on a beaucoup fréquenté un même visage, on peut même le faire de tête, ce qui est un bon exercice pour faire travailler la mémoire visuelle. L'empathie parfois aide, d'autres fois c'est la distance. Mais il faut comprendre ce qu'il se passe dans une tête pour faire un portrait qui sonne juste.

 

 

Pour résumer, pour être un bon acteur , il ne faut pas singer, il faut être. Il ne faut pas imiter mais devenir. Sinon le résultat est une forme ressemblante mais sans vie (à l’image de ces dessins de débutants réalisés à partir de photographie et qui finissent par tous se ressembler par leur absence d’intention et d’interprétation, de jeu).

 

 

 

 

 

 

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Published by Thibault Balahy - dans dessin
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