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24 janvier 2012 2 24 /01 /janvier /2012 13:10

La vertu de l’imitation

 

Giacometti passait de longues heures au Louvres à reproduire des œuvres qui le touchait. Il y a beaucoup à apprendre de ses aînés, à toutes époques, parce que ce sont des réponses éternelles à des problèmes éternels : donner une forme à une idée. Remplir une surface. Composer. Synthétiser ou ne pas synthétiser. Simplifier. Enrichir de détails.

Seule la sensibilité change, la chose qui fait face est grosso modo la même : rendre compte avec des moyens graphiques (l’infographie n’épuisant pas le problème) du visible. Imiter le visible, partir de lui, quitte à le travestir ou le déformer par la suite. Il faut bien partir de quelque chose.

 

Il y a deux voies dans l’imitation : celle des apparences et celle de ses semblables. Les deux sont des préalables complémentaires à « l’invention » de sa propre écriture. Le meilleur maître de dessin étant le monde lui-même qui à sa façon dessine, se donnant forme à lui-même. Copier la nature, se mesurer à elle, n’est-ce pas la naissance même de l’art? Tout dessin est en quelque sorte une réponse donnée à la stupéfaction de voir et à ce qui est vu.

 

Imiter le visible

 

Il faut s’entraîner à dessiner à partir de la réalité, à partir de quelque chose (pour un jour pouvoir éventuellement s’en passer). Le sens de l’observation doit être directement relié à sa retranscription sur le papier, tel un sismographe. L’enjeu n’est pas tant la ressemblance que la relation au modèle. Que ce soit par ce qu’on appelle le dessin d’après nature (menant à la nature morte par exemple) ou le croquis d’observation (sur le vif, comme on dit), le portrait d’après modèle, le nu, l’étude d’un squelette…

Personnellement, je crois beaucoup au carnet de croquis pour faire ses armes. On le fait suivre où que l’on aille et on y dessine quand on a une émotion particulière (l’idée n’étant pas de dessiner pour dessiner mais en s’accrochant à un climat, une émotion). Au café, dans les rues, chez soi, dans les bois. Les gens, les arbres, les architectures, les animaux. Bien qu’on puisse faire ça aussi dans un esprit de détachement et de neutralité, presque comme un scientifique ou par devoir. Répertorier, lister.

Plus on est assidu dans ce « devoir » (il est dur de garder le rythme, se discipliner dans ce qui ressemble au début à une contrainte avant de devenir un véritable plaisir) plus on progressera. Comme l’apprenti écrivain, il y a une étape où il faut faire face à sa propre maladresse. Tout sonne faux, tout est bancal. Il faut s’entêter pour dépasser cet écoeurement (qui peut refaire parfois surface, quel que soit son niveau).

S’il est vrai qu’on doit se nourrir de tout ce qu’on voit (œuvres, références), il est vrai aussi que notre œil est pollué par toutes sortes de tics, de clichés. Dessiner sur le vif est justement une occasion de se dépolluer en étant attentif à la réalité elle-même plutôt qu’à une image mentale pré-fabriquée. Une opportunité de corriger les erreurs de proportions, les approximations et d’enrichir sa mémoire visuelle.

L’autre avantage du carnet : tout est compilé en un même lieu, on a ainsi une lecture longitudinale, un flux de temps, qui met en relief les évolutions, variations, succès, rechutes. Le carnet n’est pas un but en soi, juste un moyen, ne pas chercher à en faire un objet « parfait ». C’est plutôt un laboratoire où tenter des choses, une sorte de crash test.

 

Il est à noter que la main et le cerveau ne sont pas des machines et qu’il y a un jeu (au sens d’écart) entre l’image qu’on a à l’esprit et sa projection dans le domaine du visible. Il faut faire avec et c’est tant mieux. Dans Lost Highway de David Lynch, le héros dit qu’il n’aime pas les photographies, qu’il préfère se rappeler des évènements à sa manière. De toute façon, toute représentation est une déformation, une reconstruction. Est-ce que tout art n’est pas dans ce simple écart ?

 

Imiter ses semblables


Imiter d’autres artistes qui ont eu à se poser des questions identiques à soi est aussi un exercice formateur. Rentrer dans un dessin et dans sa logique. Se mettre à la place de. Et on peut imiter une œuvre de façon extérieure ou intérieure. Recopier une forme sans la comprendre ou partager une façon de voir, rentrer en résonnance avec une sensibilité. La deuxième voie étant la plus intéressante.

 

Ainsi on peut se projeter dans des styles et des techniques assez éloignées de soi. Et au début, quand son style n’est pas forgé, c’est justement une façon pour commencer à emprunter aux uns et aux autres pour savoir où on veut et ne veut pas aller. Plus on se promène chez les autres et plus nos « visites » et copies ne sont pas exclusives, plus on a de chance de ne pas copier un maître particulier jusqu’à le pasticher. Peu à peu, on apprend quelle position on va camper soi-même.

Il faut être curieux de tout pour diversifier ses sources d’influences et d’inspirations.

C’est en quelque sorte comme si les travaux des aînés était un terreau, une nourriture. Personne ne s’invente tout seul, de lui-même, à partir de rien. Le résultat final sera un subtil montage et mélange de ces nutriments d’origines diverses.

Ce mixage est propre à chacun, c’est votre histoire. Une même œuvre n’aura pas le même sens et le même impact selon qui la regarde et avec quoi il va la mettre en relation (dessin artistique / publicitaire / scientifique / cinéma / photo, etc).

On voit bien, par exemple, comment les planches anatomiques découvertes dans son enfance ont durablement inspiré Basquiat.

Il importe d’insister sur le fait qu’il n’y a pas d’aliments « impurs » ou inintéressants. Tout est potentiellement fertile. Ce sont des hybridations formelles qui vont créer une nouvelle forme de beauté. Tout est déjà là sous nos yeux, ce qui change c’est la façon qu’a chacun de créer des liens entre ces différentes réalités. Le seul dommage serait de ne se nourrir que d’un type bien précis d’aliment, ce qui limiterait l’ouverture et l’originalité.

Une fois toutes ces nourritures digérées, assimilées, il en ressort un corps neuf : votre dessin. On imite en recopiant fidèlement au départ et en regardant beaucoup (reproductions, expositions). C’est comme cela, qu’enfant, on se forme un vocabulaire formel : une voiture, un arbre, un cheval, une main, un avion.  Par accumulation on invoque des figures dans son esprit et la mémoire les stocke.

Ensuite on est capable de le refaire de tête, on l’a intégré.

Plus tard viendra un moment où vous serez plus concentré sur votre propre travail mais il me semble que lorsqu’on sait qui on est, on n’a plus peur de se perdre. Donc l’observation des autres et du monde peut vous nourrir durant toute votre existence.

 

 

On évitera juste de s’imiter soi-même, ce qui est une sorte d’impasse et marque une stagnation. On y remédie en regardant les images faites par d’autres et en se remettant sans cesse en question à travers une attitude prospective.

 

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Published by Thibault Balahy - dans dessin
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