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5 avril 2013 5 05 /04 /avril /2013 12:26

 

"L'art est ce qui rend la vie plus intéressante que l'art." Robert Filiou

 

Décloisonner

 

Tout artiste devrait viser un point qui dépasse son domaine spécifique, sortir de sa spécialité et toucher cette nappe phréatique commune qui est celle d'un être humain qui se questionne et qui s'exprime. Point final ou de départ.

 

Autrement dit, au bout d'une longue maturation, il n'est plus question véritablement de dessin. Déjà parce qu'il devient une seconde nature et cesse d'être une simple question de recettes et de formes ensuite parce qu'il devient autre chose.

Quelle est cette "autre chose"? 

A un certain niveau le geste du dessinateur est le même que celui du poète, du musicien, du philosophe, du peintre, de l'acteur, de l'écrivain, du danseur (et réciproquement). C'est cette dimension qu'il faut tenter de pénétrer. Là où la ligne devient musique, chant, poème. On pense aux vers de Rimbaud "L'alchimie du verbe".

 

Il faut décloisonner, briser les catégories, les murs mentaux du nom et de la forme. C'est dans cet aspect universel et intemporel que l'art puise sa saveur. De la même manière que dans les domaines des arts martiaux il existe des pratiques externes qui conduisent peu à peu à des pratiques internes, plus subtiles. C'est le couronnement d'années de pratiques et d'expériences digérées, sublimées qui aboutissent à cet état de grâce où un art particulier cesse d'être ce qui le définit pour s'ouvrir à autre chose, et même à tout le reste. A la vie.

 

La vie, état d'être et programme annoncé par des artistes comme Duchamp ou Beuys (l'art c'est la vie, la vie c'est l'art), même si l'art contemporain a galvaudé bien souvent cette définition, devient l'idéal à atteindre. La vie devrait être plus importante que l'art et c'est à l'art de le dire. L'art devrait s'effacer devant la vie pour que la vie devienne art. S'il y a art c'est parce que nous ne savons pas vivre, pas voir, pas entendre, pas connaître.

En place de quoi c'est trop souvent "l'art c'est le marché, le marché c'est l'art" qui devient la règle. La vie, là, n'a plus sa place. 

 

Un des moyens pour y arriver serait la modestie et la désidentification de l'artiste lui-même qui se définit parfois trop par rapport à une pratique spécifique. Bref, il faut rendre l'art vivant, ce qui ne va pas de soi. L'art n'étant que le révélateur de celui qui le pratique et de la société dans laquelle il vit. Il faut avoir du feu pour pouvoir le transmettre. Et l'art institutionnel ne réchauffe que les institutions.

 

L'artiste doit sortir de chez lui, renoncer même à l'art, comme Dubuffet nous y invitait (dans ces nombreux écrits dont "Asphyxiante culture" et "L'homme du commun à l'ouvrage")). Les spécialistes de la spécialité n'étant pas forcément les mieux armer pour nous désarmer, nous toucher et nous parler.

 

Ce qu'exprimait d'ailleurs les Frères Bourroulec (designer) dans un entretien en disant qu'il faudrait éviter de laisser concevoir des voitures par exemple seulement à des designers spécialisés mais aussi à d'autres qui auraient d'autres approches. Histoire de casser des routines, sortir de recettes rodées. Ne pas être préparé est parfois la meilleure préparation. Ne pas savoir est la base d'une véritable connaissance. L'excès de confiance, l'orgueil, la virtuosité peuvent être des leurres pour soi-même et pour les autres.

 

Bien sûr, il est difficile d'avancer ainsi sans béquilles mais c'est le meilleur moyen d'apprendre à marcher seul et de connaître ses propres limites. Limites étonnamment repoussables.

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Published by Thibault Balahy - dans dessin
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