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21 janvier 2014 2 21 /01 /janvier /2014 15:51

Esotérisme du dessin

 

"Car il n'y a rien de caché qui ne sera révélé". Logion 5, Evangile selon Thomas.

 

 

Exotérisme / ésotérime. Ces deux approches de la connaissance étaient évoqués à l'entrée de certaines églises ou cathédrales par la représentation d'un livre ouvert (l'enseignement accessible au plus grand nombre, dirigé vers l'extérieur, on pourrait parler aujourd'hui de vulgarisation) et d'un livre fermé (l'enseignement caché, codé, accessible aux seuls initiés).

 

On comprend bien que le dessin, art de la monstration et de la vision, semble être du côté de l'exotérique. C'est bien pour cela que l'image a toujours eu la préférence des médias, de la publicité et de la propagande puisqu'elle est un langage immédiat, accessible au plus grand nombre. Et les enfants n'apprennent-ils pas le langage (oral et écrit) par le biais de l'image? 

 

A contrario, l'ésotérique est ce qui est obscur, caché, hermétique. Réservé à un public restreint, qui a été initié à des codes, des clés.On pourrait dire que le simple fait d'avoir reçu un enseignement artistique modifie la façon de voir, recevoir et produire les images. Ce qui forment en quelques sortes des "initiés".

 

A part cela, qu'est-ce qui pourrait relever de l'ésotérisme dans le dessin? Qu'est-ce qui y est caché, que peut-on y placer? Le dessin cacherait-il plus qu'il ne montre? Ce qui impliquerait la nécessité dans ce domaine d'une exégèse, d'un décryptage.

 

D'abord, il y a ce qu'on y cache à son insu. Ses peurs, ses doutes, ses joies, ses peines. Les inflexions du trait, la crispation de la main ou sa fluidité nonchalante. L'énergie ou la rage imprimée au papier. La manière de faire visage. De faire corps. De faire paysage. De faire monde.

Et c'est une part importante de ce qui est montré qui ne relève pas totalement du contrôle. Qui finit par nous signifier, qui trahit une présence, une façon d'être, d'occuper l'espace. Comme une manière de serrer la main, de se tenir. 

Si on sait s'observer au travail, on trouve là ses propres obssessions, ses propres blocages traduit en formes. Sur ce point, on peut ou non vouloir chercher à s'analyser. Certains craindront d'y perdre un mystère qui compromettrait leur créativité. D'autres y trouveront justement la matière même ou le sujet de leur réflexion (ce que l'on voit particulièrement dans le genre autobiographique en bande dessinée par exemple).

 

Ensuite il y a ce qu'on enfouit sciemment derrière les lignes de façon concrète ou abstraite. Signes, symboles, paraboles. Tout ce qui peut faire sens, ou qui pourra parasiter, vicier, décaler un sens premier, bien trop apparent. Sur quel niveau est-on? Sens littéral, figuré? Le fait qu'il y ai une possible double lecture est rarement le fruit du hasard. L'auteur sème des graines qu'il espère bien voir germer. Et c'est bien là une préoccupation d'auteur : va-t-on bien voir dans une forme ce que j'ai souhaité y mettre? Est ce que la matérialisation contiendra toujours l'intention qui l'a vu naître?

Comme si il y avait un jeu du chat et de la souris entre l'auteur et le spectateur-lecteur. Comme si l'un plaçait des indices pour que l'autre fasse une sorte d'enquête ou de chasse au trésor,  à rebours. C'est pour cela qu'il est souvent utile de connaître d'un auteur la plus grande partie de son oeuvre pour opérer des allers et retours, recroiser les données pour mieux embrasser un plan d'ensemble. Car la part occulte d'une oeuvre dépasse souvent les questions de temps. Comme si dès ses débuts, un auteur posait les jalons d'une seule et même route. Comme si, par une grâce inconnue, il avait eu la préscience, la réminiscence de l'intégralité du puzzle qu'il allait être amené à composer.

 

Ce qui expliquerait que l'on trouve chez certains dès leurs premiers travaux, comme en condensé, toute la matière développée par la suite. Mais parfois le cheminement est plus lent ou laborieux. On devrait toujours être attentif à la façon qu'a chacun de "rentrer en piste", cela conditionne souvent tout ce qui va suivre et parfois avec une cohérence étonnante.

 

Mais pourquoi cacher quand on pourrait être plus explicite? Il y a plusieurs raisons à cela. 

 

Il y a des choses dures à dire autrement que de façon détournée. Qui seraient atroces ou vulgaires montrées de façon trop évidente.

Il y a des choses qu'on ne peut pas vraiment montrer directement par une image, car trop abstraites.

Il faut composer avec l'intelligence du spectateur et l'inviter à compléter, deviner, résoudre, bref à lire et regarder une image.Il faut compter sur l'intelligence, c'est même un devoir en tant qu'auteur d'être exigent avec soi-même et avec son spectateur (ce qui différencie l'artiste du publicitaire).

Dans certains contextes, on doit parfois détourner des contraintes de censure. On est plus facilement attaqué sur l'évident que sur le subtil.

 

Où et comment peut-on cacher des choses?

 

Partout. Par tous les moyens. Dans la composition, la mise en page, le choix de telle technique plutôt que telle autre, noir et blanc ou couleur, orientations des traits, lignes, jeux des regards, contrastes, symbolique des couleurs / formes / textures, décors ou absence de décor, souci des détails, effacer ou souligner...

 

C'est pour ça que le regard, la lecture est une pratique en soi, qui demande beaucoup d'attention et de souplesse mentale. Et s'il y a un ésotérisme du dessin chez l'auteur (un vouloir dire sans le dire, ou audelà du dire), il faut compter avec les qualités du lecteur/spectateur (un vouloir comprendre sans comprendre, ou une compréhension au delà de l'entendement, intuitive). C'est là où une frontière sépare les téméraires des moins courageux. Un danger aussi étant pour un auteur d'être trop hermétique, et de s'enfermer lui même dans un système trop clos. Si l'on ferme, il faut aussi savoir ouvrir. Sinon l'échange n'est plus possible, ni la transmission.

 

Le bon auteur doit, il me semble, être à la fois abordable et complexe. Comme un oignon constitué d'une multiplicité de couches. Il faut accepter des choses qu'on ne les saisissent pas du premier coup. C'est là qu'elles ont alors beaucoup de choses à nous dire.

 

 

 

 

 

 

 

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Published by Thibault Balahy - dans dessin
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